Apogée et abandon d’Angkor, cœur de l’ancien empire Khmer

Henri-Mouhot-dessin-Angkor

Genèse et (re) découverte d’Angkor

Au nord du Cambodge actuel se trouvent les vestiges de cette ville, Angkor. Cette ville fut la capitale d’un empire né au début du 9e siècle et disparu en 1431. Mais depuis 1431 Angkor ne cesse de réapparaître, comme un fantôme. Son histoire se compose d’oublis et de révélations. L’histoire pourrait donc commencer bien plus tard, en 1860. A cette date, un jeune voyageur français, Henry Mouhot, chasse les papillons dans ce qu’on appelle alors l’Indochine. En pleine jungle, il tombe nez à nez avec des ruines colossales; il vient de découvrir le site d’Angkor Wat, et plus largement le site d’Angkor.

Dessin d’Angkor Wat réalisé par Henri Mouhot

Le récit et les images de cette découverte relayée par la presse saisissent les lecteurs français. Les ruines d’Angkor témoignent de cette évidence : il y eut ici une grande ville et, plus qu’une ville, une civilisation. Et on se demande, écrit Mouhot, ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques. Ce qui apparaît, c’est une disparition. Si on cherche absolument une date pour la disparition d’Angkor on va dire 1431. C’est la date convenue, celle que l’on peut placer dans une chronologie mondiale. Il faut d’emblée prévenir que c’est une date très incertaine, que c’est une date qui existe à peine. En effet, il faut reconstituer et reconstruire cet événement.

L’influence millénaire d’Angkor Wat

C’est d’abord l’immensité qui frappe le visiteur. Plusieurs centaines de temples se répartissent dans un parc archéologique de 90 km².  On découvre ce parc aujourd’hui le site à partir de son sanctuaire de plus vaste et le plus emblématique : Angkor Wat. Des touristes y affluent dès l’aube, le moment où le soleil perce derrière les célèbres tours. Le nom « Angkor Wat » signifie « la ville en forme de temple ». En réalité, il s’agit plutôt d’un monastère aux dimensions d’une ville de plan carré selon le schéma oriental traditionnel. On y pénètre en franchissant une série d’enceintes et d’espaces emboîtés qui donnent l’impression très puissante de la grandeur et de l’ordonnancement rituel d’une cité conçue comme le reflet du ciel sur la terre.

L’incroyable chantier d’Angkor : la période du IXè au XVè siècle

S’il existe autant de temples, c’est que leur construction se déploie sur plus de 7 siècles. Cela correspond à la période du IXè au XVè siècle, soit du temps de Charlemagne à celui de Jeanne d’Arc.

De Phnom Kulen à Angkor Wat

Tout commence au nord dans les montagnes sacrées du Cambodge, le Phnom Kulen.

 C’est ici que le Kbal Spean prend sa source. Ce fleuve sacré qui est comme la réplique du Gange. Son lit est sculpté de 1000 lingua, symbole phallique de l’énergie masculine et du Dieu Shiva. Ainsi le Kbal Spean fertilise symboliquement toute la plaine d’Angkor. On dit que Jayavarman II, le premier grand roi, celui qui fit du site d’Angkor sa capitale, fut sacré ici.

A partir de lui, chaque souverain ou presque fait construire ou réaménager un temple. Cette histoire est scandée par 2 grands moments qui donnent naissance aux 2 monuments principaux du site.  Dans la première moitié du 12e siècle surya barman fait construire le grand temple d’Angkor Wat.

L’émergence d’Angkor Thom

Puis, Jayavarman VII fait bâtir Angkor Thom,  qui est une ville dans la ville et dont les remparts forment un carré parfait de 3 km de côté entouré de douves.  On y entre aujourd’hui encore par 5 portes surmontées de visages.

Porte extérieure, Angkor Thom

Là où on voit aujourd’hui une grande forêt il faut imaginer une ville en bois rassemblant une population de plusieurs centaines de milliers d’habitants. Une ville majestueuse et animée quadrillé d’allers et de canaux dont seuls les temples ont résisté au passage du temps.

Parmi eux, au centre de la ville carrée le Bayon honorait Bouddha ainsi que plusieurs centaines de divinités secondaires. Ces 59 tours qui évoquent une forêt de visages saisissent tous les visiteurs.

Le déclin d’Angkor : la période suivant le règne de Jayavarman VII

Le Bayon sera le dernier grand angle construit à Angkor. Alors que de nombreuses inscriptions lapidaires ponctuent le règne de Jayavarman VII, commence après son règne en 1218 un véritable silence épigraphique. Jusqu’en 1300 environ, aucune inscription nouvelle ne sera décomptée. La pratique reprend ensuite mais timidement avant de disparaître tout à fait. En 1327 commence le règne d’un dernier roi connu. Nul ne sait ce qu’il est advenu après ce roi ni qui lui a succédé.

On doit donc étirer l’histoire jusqu’en 1431, celle qui est souvent retenue comme la chute d’Angkor Wat. Elle intervient alors que ça fait 100 ans qu’on a oublié jusqu’au nom même des rois. Mais alors, d’où vient cette date sachant qu’elle s’inscrit dans un flou historique ? En remontant sa piste on rencontre les premiers missionnaires français arrivé au Cambodge avec la colonisation dans les années 1860. Ce sont les jésuites qui découvrent la date de 1431 dans un texte siamois du 19e siècle qui est lui-même la traduction d’une chronique thaïlandaise écrit à la toute fin du 18e siècle, c’est à dire tout de même plus de 4 siècles après les faits qui y sont décrits.

L’hypothèse militaire

Reste que la chute d’angkor est un événement. Il ne s’agit probablement pas d’une chute liée à l’affrontement avec une armée étrangère car c’est depuis le 12e siècle que l’empire khmer est aux prises avec les 2 royaumes qui le flanque. A l’ouest, ses voisins Thaï et à l’est ses voisins vietnamiens (noms actuels des peuples). A cet égard, l’épisode de 1431 ne semble pas décisif. En réalité il ne faut pas s’imaginer une chute qui aurait des raisons uniquement militaires. D’ailleurs, ironie du sort, la ville de Siem Reap, tout proche du site d’Angkor, signifie littéralement en khmer: littéralement « là où les Siamois se sont faits aplatir ».

L’hypothèse économique

 On a pu croire que la chute d’Angkor Wat avait des causes économiques. Au fond , on est très habitué à cette rhétorique de l’épuisement. Après Jayavarman VII, c’est à dire le roi bâtisseur qui met toutes les forces de son Royaume dans cet apparat , arrive le déclin. Cette explication n’est plus vraiment plébiscitée par les historiens aujourd’hui. Plutôt qu’un épuisement des ressources locales c’est une mutation économique à grande échelle qu’on pourrait mettre en cause. Partout, c’est à dire depuis les côtes en Afrique orientale jusqu’au bout de l’Inde s’observe le même phénomène. Le développement du commerce maritime profite d’abord aux zones littorales et les empires centraux s’affaissent.

Ainsi, la prééminence économique se déplace depuis le centre agraire jusqu’à la périphérie commerçante. Ce qui marque réellement l’année 1431 serait avant tout le fait qu’Angkor cesse d’être une capitale. Est-ce que ça veut dire qu’elle disparaît est ce que ça veut dire qu’elle est abandonnée voir oubliée ? Il existe de nombreuses preuves archéologiques de l’occupation du site bien après l’abandon supposé de 1431. On a aussi des exemples nombreux de réemploi des bâtiments anciens.

Hauteurs, temple Baphuon, étole Silkhmer

Au Baphuon, sur le flanc d’un temple du 11e siècle a été sculpté plus tard un Bouddha couché. A partir de la fin du 12e siècle on rentre dans une longue phase incertaine de transition. Toute la question c’est de savoir si c’est un déclin ou simplement une transition.

Le passage de la pierre au bois

Ce qui décline c’est l’expression écrite dans la Pierre. L’expression écrite se poursuit mais uniquement sur des supports non pérennes donc les manuscrits qui sont eux écrits gravés sur des feuilles de palmier et les monuments de la même façon les fondations religieuses se poursuivent en usant du bois et des charpentes.

A partir du 13e siècle, la construction de temples semble s’être ralentie puis arrêtée. On ne trouve plus que de simples plateformes qui sont soit en grès soit en latérite .Mais ce qu’il faut comprendre c’est qu’elles étaient la base de grands monuments en bois dont on sait qu’ils suscitaient une admiration aussi vive que la grande architecture en grès.

Alors pourquoi passe-t-on de la Pierre au bois ?  Est-ce par faiblesse est-ce par incapacité économique est-ce par le signe est-ce le signe d’un déclin ? Pas forcément. A ce moment-là, c’est à dire à partir du 13e 14e siècle on rentre dans un une autre phase. Plus exactement, l’influence d’un autre bouddhisme qu’on appelle le bouddhisme théravada émerge. Contrairement au bouddhisme mahayana, il se révèle plus modeste et prône un rapport plus léger, plus fragile à la surface du monde.

À partir du XV ième siècle, l’architecture elle aussi s’exprime sur support éphémère, à l’instar de la littérature sur les feuilles de latanier.

La « chute » ou plutôt l’abandon d’Angkor

Pour les Cambodgiens, les ruines d’Angkor parlent moins de chute que de renaissance; celle d’un pays qui se remet peu à peu du grand traumatisme des Khmers rouges de 1975 à 1979. Le temps aujourd’hui est à la frénésie du développement touristique et le site d’Angkor est devenu la vitrine internationale du pays. Il suffit pourtant de faire quelques pas de plus pour trouver d’autres temples, moins vastes et plus isolés qui donnent une idée de ce qu’ont pu ressentir les premiers découvreurs du site. La ville abandonnée à la jungle participe de la rêverie angkorienne.

Une « chute » difficile à dater

 Si cette chute a eu lieu c’est un évènement invisible, sans images, un récit sans texte que nous devons tenter de reconstituer. Ce qui manque ce sont les sources écrites. Le support de l’écriture n’est pas pérenne dans cette région. En effet, il s’agissait de latanier, autrement dit des palmes.

Latanier à Phnom Penh

L’on sait que dans les conditions climatiques autour d’Angkor Wat, de tels supports ne durent pas plus de 100 temps. De fait, la transmission passe par le recopiage. Or, il y a eu un accident de transmission au Cambodge donc les sources khmères manquent.

En l’absence des sources manuscrites ce sont les mêmes qui servent de documents. Les seuls textes qui subsistent sont ceux gravés sur les monuments eux-mêmes dans la pierre. L’étude de ces inscriptions est une discipline spécifique qu’on appelle l’épigraphie. A Angkor, elle revêt une importance toute particulière. L’histoire de la connaissance d’Angkor, l’histoire de l’épigraphe et l’histoire de l’archéologie à Angkor est aussi une histoire française pour des raisons coloniale parce que la France a placé le Cambodge sous son protectorat en 1863 . Ainsi, l’école française d’Extrême-Orient, fondée en 1900, a en charge la gestion archéologique d’Angkor mais aussi la collecte des inscriptions.

Cette histoire coloniale est toujours présente les paysages les esprits. Même si Angkor appartient depuis 1992 au patrimoine mondial de l’humanité, l’école française Extrême-Orient reste un acteur important de la conservation et de l’étude du site.

La révélation des inscriptions en Sanskrit

Une des grandes particularités de l’écrit épigraphique relève du soin inhérent à cette écriture. C’est une particularité qui tient à la fois donc à ce support lapidaire donc c’est le fait que ces inscriptions sont gravées dans la Pierre et qui tient aussi à la volonté des anciens Khmers de graver des inscriptions de grande qualité esthétique.

La plupart des temples abritent des inscriptions lapidaires mais le plus utile pour les historiens sont ce qu’on appelle des stèles de fondation qui commémorent solennellement la construction du temple dans la grande langue savante venue de l’Inde : le sanskrit. L’objet même de ces inscriptions c’est de proclamer la gloire de son auteur . Il n’y a toutefois que peu d’inscriptions relativement au nombre d’années couverte par la période des temples. A la lumière des inscriptions se devinent les traits d’un empire prospère et conquérant. L’on peut voir que des milliers de soldats accompagnaient le roi dans ses campagnes contre les Chams, à l’est du côté de la Chine, et le Royaume d’Ayutthaya à l’ouest du côté de l’Inde. On devine une société puissamment structurée composée d’artisans de danseuses arborant de magnifiques étoffes de soie.

Temple Bayon, étole Silkhmer

On y devine aussi des courtisans et surtout de prêtres au service de dieux divers, depuis ceux du panthéon hindou jusqu’aux différentes incarnations de Bouddha. Le temps ne s’est pas figé à Angkor, au contraire il s’étale majestueusement en consommant l’espace.

L’abandon d’Angkor dans le contexte mondial de l’époque

En l’an 1431, il n’y a pas qu’en Asie que s’observent de grands basculements religieux. Il est d’autres prophètes d’autres mystiques qui parcourent la terre. Le 30 mai 1431 à Rouen, Jeanne d’Arc périt sur le bûcher. Le 17 juillet 1431 s’ouvre le grand concile de Bâle où la chrétienté cherche à réconcilier ses 2 parties grecque et latine. C’est à partir de cette autre périphérie que le Portugal, également caractéristique de la littoralisation des pouvoirs, organisera bientôt le décloisonnement des mondes avec la découverte de cette Amérique dont l’Europe ignore l’existence. Toujours dans ces années 1430, deux empires se constituent en Amérique : l’un au Mexique l’autre dans les pays andins (Aztèques et Incas).

Angkor Wat, 2020

Angkor de 1431 à nos jours

Au Cambodge l’histoire ne s’est pas arrêtée en 1431. Elle a traversé d’autres conflits et d’autres guerres, la colonisation par la France, l’indépendance en 1953, le retour à la monarchie et même la vague yéyé des années 60. L’histoire ne s’est pas arrêtée en 1431. En revanche,  le 17 avril 1975, date très certaine de l’arrivée des Khmers rouges dans Phnom Penh a marqué une volonté d’arrêter l’histoire. Les khmers rouges vont tenter de détruire en même temps que leur peuple les archives qui en racontent l’histoire. Ils vont ainsi brûler la bibliothèque nationale du Cambodge, y compris les manuscrits qui demeuraient des anciens royaumes Khmers. Ils ne vont en revanche pas détruire Angkor Wat mais au contraire s’en inspirer, tentant par là même de tirer un trait sur l’histoire qui s’est déployée depuis l’abandon d’Angkor jusqu’en 1975.

De nos jours, le fier Royaume se développe à une allure effrénée et porte avec lui cet héritage millénaire qui peut se contempler avec les temples, mais aussi se ressentir avec l’artisanat, le travail de la soie et du coton avec les kramas de soie chatoyante et de coton. Vous pouvez ressentir cet héritage du krama avec nos étoffes Silkhmer.

Sources : Arte, inspiré des propos de Mr. Boucheron, historien

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